L’Interculturel
et la
notion de représentation
dans la
didactique
des
langues étrangères
Adina Sabo
La diversité est constitutive
de la nature de l’homme et la reconnaissance de sa propre diversité est une des
conditions pour pouvoir reconnaitre la diversité de l’Autre. Une fois admise la
diversité culturelle, il faut adopter
une attitude envers elle. M. Abdallah-Pretceille, dans son livre L’éducation interculturelle[i], remarque qu’il existe actuellement en effet
deux modèles de gestion de la diversité culturelle : le modèle multiculturel anglo-saxon et l’orientation interculturelle, d’inspiration francophone.
Le multiculturalisme met l’accent sur la différence en tentant de
répondre ainsi à la volonté de casser l’homogénéité sociale et culturelle et de
favoriser ainsi la re-connaissance de la composition plurielle du tissu social.
Ce modèle accorde aussi une grande importance au groupe d’appartenance, ce qui
veut dire que l’identité groupale prime sur l’identité
singulière, chaque groupe étant cosidéré homogène. D’ailleurs, une variante du
multiculturalisme est le communautarisme. On constate même une spatialisation des différences par la
création des quartiers ethniques.
Le rôle de l’école, dans
le cas d’un programme d’éducation multiculturelle, est de reconnaitre et
respecter la diversité ethnique et
culturelle, de promouvoir la cohésion sociale sur le principe de la
participation des groupes ethniques et culturels, de favoriser l’égalité des
chances pour tous les individus et les groupes et de développer et construire
la société sur l’égale dignité de tous
les individus et sur l’idéal démocratique.[ii]
Parmi les limites de
cette orientation, on peut rappeler l’accentuation des comportements de rejet
et d’exclusion, la limitation de la mobilité sociale par l’enfermement sur le
groupe et l’occultation du caractère de plus en plus polychrome et polymorphe
des groupes et des cultures.
L’interculturalisme, développé en France,
procède de la philosophie des Lumières, plus exactement du principe
d’universalité soutenu par celle-ci, aussi bien que d’une tradition juridique
qui ne reconnaît pas l’existence de minorités (cf. le slogan “Liberté, égalité,
fraternité!”). Son orientation est donc fondamentalement différente de celle du
multiculturalisme.
Le
terme “interculturel” est apparu en France en 1975 dans le cadre scolaire. “Le
prefixe inter- indique une mise en
relation et une prise en considération
des interactions entre des groupes, des individus, des identités. Ainsi,
si le pluri- ou le multi-culturel s’arrête au niveau du constat,
l’interculturel opère une démarche, il ne correspond pas à une réalité
objective. C’est l’analyse qui confère à l’objet étudié et analysé un caractère
“interculturel”.”[iii]
Il faut remarquer la source phénoménologique du concept d’interculturalisme qui est fondé sur une
philosophie du sujet, celui-ci étant conçu comme être libre et responsable,
inscrit dans une communauté de semblables. Pour le phénoménologue, la culture n’est pas une réalité en soi
que l’on peut appréhender de manière objective, c’est un vécu dont il s’agit de reconstruire le sens. Par conséquent, il ne s’agit pas d’un retour
au subjectivisme, mais tout au contraire, d’une “conception relationnelle et
multipolaire liée à la dialectique identité/alterité.”[iv] Ainsi, tandis que la
logique de la différence tente de quantifier l’altérité en la fixant, le
discours interculturel s’arrête sur les interactions au sens d’une approche
communicationnelle de la personne.
Le
discours interculturel relève donc d’une
éthique de l’altérité, qui ne peut plus se penser à partir de la logique du
Même, mais à partir de l’Autre dans sa totale liberté et responsabilité. Il
s’agit bien de l’Autre en tant qu’Autre et non pas de sa culture, ni de ses
appartenances qui peuvent constituer des filtres qui font obstacle à la
rencontre et à la compréhension.[v]
Selon M. Abdallah-Pretceille[vi], “l’éducation interculturelle
est définie en quatre traits: la plupart de nos sociétés sont devenues
multiculturelles et le seront toujours davantage; chaque culture a ses
spécificités, comme telles respectables; le multiculturalisme est
potentiellement une richesse; il s’agit de prendre des mesures en faveur d’une
interpénétration entre toutes les cultures permettant de mettre le multi-culturel
en mouvement tout en veillant à ce que les identités specifiques de chacune des
cultures ne soient pas gommées.”
Il faut admettre qu’il y
a aussi des limites de cette démarche, parmi lesquelles le fait que “la
valorisation des différences accompagne une critique systématique de la nature
normative de l’école”[vii], une
folklorisation des cultures (car au plan des contenus, les activités
interculturelles ont été souvent réduites aux manifestations les plus
facilement perceptibles – cuisine, artisanat, danses, fêtes – ce qui a
déterminé certains de l’ironiser en parlant de “pédagogie couscous”) et le
risque d’accentuer les stéréotypes ou même d’en construire des nouveaux, dû à
l’abus des comparaisons et de l’analogie.
Afin
de remédier à ces manques, c’est toujours M. Abdallah-Pretceille[viii] qui propose le
passage, dans le cadre de l’enseignement des civilisations et des cultures,
d’une compétence culturelle vers une compétence interculturelle. Pour ce
faire, il faut tout d’abord être conscient du fait que maîtriser le discours de
l’Autre ne signifie pas nécessairement comprendre l’Autre ou, en d’autres
termes, que la simple connaissance descriptive des cultures ne suffit pas, mais
qu’il est important de faire face à la situation de communication ou à la “culture
en acte”. L’auteur cité suggère la création d’un nouveau terme, culturalité, afin justement d’insister
sur le caractère mouvant, divers et de plus en plus hétérogene de la culture.
“La
compétence interculturelle se présente, d’une part, comme un élément de
pondération par rapport à une analyse culturaliste c’est-à-dire une analyse
systématisante et globalisante. D’autre part, elle s’appuie sur une mise en
perspective situationnelle, intersubjective et dialogique. De même qu’il
convient de ne pas confondre la langue comme système et la parole comme
activité, il s’agit de ne pas opérer d’amalgame entre la culture comme
structure et la production culturelle à travers le langage comme activité du
sujet. Les deux registres ne sont ni autonomes, ni concurrentiels mais
complé-mentaires. Entre la culture comme ontologie et la culture comme
pragmatique, il existe une passerellle qui peut être travaillée par la
didactique des langues et des cultures.”[ix]
A
la différence de la compétence culturelle, qui se donnait comme but la connaissance de l’Autre (en favorisant
la création des stéréotypes), la compétence interculturelle va dans le sens de
la re-connaissance ou de la rencontre de l’Autre en situation de
communication. Selon Peter Funke[x], dans le cadre
conjoncturel de la rencontre peut être schématisé ainsi: L1 = le sujet qui s’engage dans le processus
de compréhension de l’Autre; la deuxième colonne représente les concepts
mentaux développés sur la base d’expériences antérieures au moyen desquels L1
transforme en impressions les perceptions de P2 (= le représentant de la
culture étrangère); la troisième colonne présente les formes d’expression dont
se sert L1 dans son interaction.
La rencontre fait partie de ce qu’on appelle l’expérience primaire de la culture
étrangère, à distinguer de l’expérience
secondaire, qui a lieu à travers les médias.
On peut donc comparer,
avec P. Funke, la compréhension d’une culture étrangère à l’assemblage d’un
puzzle où le modèle se trouve dans le monde personnel d’expérience, et dont
certains éléments singuliers sont connus, d’autres pas.
2. Représentations des
langues et des cultures étrangères
En didactique des langues
et des cultures, les travaux consacrés à la représentation portent sur l’élève,
ou sur la relation entre élève et enseignant, ou même sur le rôle de l’école,
dans un contexte comme celui d’aujourd’hui, fortement marqué par l’action
exercée par l’opinion publique et les médias.
Dans le premier cas, la représentation constitue un
outil d’analyse de ce que l’on appelle couramment “le bagage socio-culturel” de
l’élève. Il s’agit donc d’analyser non seulement l’expérience scolaire de
l’élève, mais aussi l’empreinte que son environnement socio-culturel laisse
dans son comportement, dans la manière dont il perçoit la langue et la culture
étrangères qu’il apprend.
Dans le deuxième cas, la
représentation amène à interroger le comportement de l’enseignant lui-même, ses
présupposés didactiques et culturels, la relation qu’il entretient avec la
culture (les cultures) de ses élèves (si ceux-ci appartiennent à des cultures
différentes que la sienne), les représentations qu’il se fait de la culture
étrangère qu’il enseigne.
Dans le troisième cas, la
notion de représentation intervient dans la définition du rôle de l’école tel
que se le représentent les élèves et les enseignants.
Sur le plan pédagogique,
la notion de représentation est approchée de manière différente selon le moment
de l’apprentissage auquel elle est associée. En début de l’apprentissage, le
récensement des représentations partagées par la classe – le “diagnostique des représentations initiales”[xi] –
et des connaissances préalables des élèves sur la culture étrangère abordée
permet à l’enseignant d’orienter la conception de son cours ou d’en évaluer les
effets. Tout au long de l’apprentissage, la représentation peut faire l’objet
d’autres activites pédagogiques visant à identifier le regard que chaque
culture porte sur l’autre. On y reviendra de façon plus explicite dans les
chapitres suivants.
Nous proposons maintenant à titre d’exemple un test
d’association de mots que nous avons donné lors de la première rencontre aux
élèves de la IXème et de la Xème (14 - 15 ans, garçons et filles) afin de
diagnostiquer leurs représentations initiales sur quatre langues étrangères
parmi lesquelles le français. La consigne a été simple, notamment d’écrire les
cinq premiers mots (substantifs, adjectifs, verbes) qui leur viennent à
l’esprit quand ils pensent à l’anglais, au français, à l’allemand et à
l’espagnol.
Il faut préciser que le test a été fait en roumain
pour éviter les blocajes linguistiques dus aux niveaux différents de français
des élèves.
Voici la synthèse des réponses données par les
élèves:
|
anglais |
français |
allemand |
espagnol |
|
-beau; |
-amour; |
-propreté; |
-taureau; |
|
-utile; |
-parfums; |
-difficile; |
-corrida; |
|
-répandu; |
-mode; |
-laid; |
-séries télévisées; |
|
-facile; |
-champagne |
-D.M. |
-musique; |
|
-Angleterre; |
-difficile; |
-Hitler; |
-danse; |
|
-Londres; |
-beau; |
-Munchen; |
-facile; |
|
-New- |
-culture; |
-Allemagne |
-beau; |
|
-la Statue de la Li- berté; |
-moutarde; |
-Berlin; |
-Espagne; |
|
-football; |
-vin; |
-Hambourg. |
- |
|
-films. |
-J. Chirac; |
|
-Barcelone; |
|
|
-France; |
|
-Mexique; |
|
|
-la Tour Eiffel |
|
-football. |
|
|
-Paris; |
|
|
|
|
-Notre-Dame. |
|
|
2.1.Frontières culturelles
La notion de frontière
est propre à la géographie et à la politique, mais elle est entrée aussi
dans la didactique des langues et des cultures, surtout sous la dénomination de
frontière culturelle.
La frontière, qu’il
s’agisse de celle qui existe entre deux Etats ou entre deux maisons ou
terrains, a une nature ambivalente: elle signale à la fois la coupure et le
contact entre des choses, des gens, des espaces, des cultures, des identités,
des langues.
Cette notion nous
intéresse dans la mesure où la présence d’une frontière – spatiale, culturelle,
idéologique – est la condition qui transforme l’Autre en étranger. Une fois
tracée, la frontière rend visible à l’extérieur l’acquisition d’une autonomie
et impose la reconnaissance d’une différence.
Il nous semble utile de
remarquer qu’à l’origine, le mot frontière
est l’adjectif féminin (frontier,
frontière) du substantif front.
Au début, il signifiait donc “qui fait front” et, comme dit Braudel[xii]:
“le mot suppose obligatoirement deux adversaires, front contre front, de part
et d’autre d’une ligne qui les sépare.”
La frontière a une existence materielle (barrages, etc.),
mais également une existence imaginaire:
de ce point de vue, trois types de frontières peuvent se dégager selon le type
d’espace auquel elle s’applique.[xiii]
Un lieu
correspond à “ce en quoi je suis enraciné (ou pas enraciné)”: c’est le lieu de
l’appartenance natale, c’est “là où je suis”.
Le territoire,
plus vaste que le lieu, est un espace relativement étranger au lieu
d’appartenance : c’est le lieu de l’action, c’est “là où j’agis”.
L’espace
est caractérisé par l’absence de limites. Notre époque nous invite à considérer
la planète entière comme notre espace.
La notion de frontière change donc selon qu’elle se
place dans un lieu, un territoire ou un espace.
L’éducateur est amené à se poser ces deux questions
fondamentales: tout d’abord quelle part donner à l’enracinement de son public,
comment prendre en compte la relation de ce dernier avec son lieu
d’appartenance; ensuite, comment prévoir les territoires dans lesquels les
élèves vont atterrir.
La notion d’espace, elle,
renvoie aujourd’hui à une nouvelle définition de l’identité, en termes de réseau (“ensemble de relations
objectivées à travers l’espace”). Les réseaux technologiques brouillent le
rapport traditionnel aux frontières, en donnant l’impression que tout contact
est possible et en installant d’autres modalités de contrôle (v., par ex., dans
le cas de l’Internet, l’anonymat qui garde les frontières).
Un autre type de frontière
est signalé aujourd’hui: la frontière
générationnelle. Les dimensions de cette frontière varient d’un cas à
l’autre, mais l’existence du “conflit entre les générations” est assez facile à
remarquer dans les familles modernes. Le simple détail que dans la plupart des
cas les grands-parents ne vivent plus avec les petits-enfants en est un indice.
Et l’école doit être réceptive à ce changement afin de comprendre et de bien
manier la nouvelle attitude des élèves vis-à-vis de ce qu’on leur transmet.
Enfin, il faut être conscients
des frontières affectives qui existent en nous mêmes, sans le savoir parfois,
et en tenir compte lorsqu’on se trouve en face de l’Autre.
En termes d’éducation, la
notion de frontière nous incite donc à travailler sur les ressemblances, aussi bien que sur les différences. Il faut que l’enseignant apprenne à identifier les habitus de ses élèves, c’est-à-dire le
principe selon lequel ils apprennent, afin d’établir avec le climat d’une vraie
collaboration en classe. En plus, cette notion de frontière nous ouvre les yeux
sur l’importance des échanges scolaires, du séjour à l’étranger, pour une bonne
compréhension de l’Autre et de sa culture.
BIBLIOGRAPHIE
ABDALLAH-PRETCEILLE,
Marie, L’éducation interculturelle, PUF, Paris, 1999
ABDALLAH-PRETCEILLE,
Marie et THOMAS, Alexander (sous la dir. de), Relations et apprentissages
interculturels, Armand Colin, Paris, 1995
LEVINAS, Emmanuel, Ethique
et infini, Fayard, Paris, 1982
ZARATE, Geneviève, Représentations
de l’étranger et didactique des langues, Didier, Paris, 1993, Le
Français dans le monde, janvier, 1996.
NOTES
[i] Paru aux PUF, 1999.
[ii] Cf. James A. Banks, cité par M.
Abdallah-Pretceille, op. cit., p. 30.
[iii] M. Abdallah-Pretceille, op. cit., p. 48.
[iv] Idem, ibidem,
p. 54.
[v] Cf. Emmanuel Lévinas, Ethique
et infini, Fayard, Paris, 1982.
[vi] Op. cit., p. 81.
[vii] Idem, ibidem,
p. 82.
[viii] “Compétence culturelle, compétence
interculturelle”, in FDM (Cultures,
culture), janv. 1996.
[ix] Idem, ibidem,
p. 37.
[x] L’interaction interculturelle et le processus de compréhension d’une culture étrangère, in Relations et apprentissages interculturels
(sous la dir. de M. Abdallah-Pretceille et Alexander Thomas), Armand Colin,
Paris, 1995, p. 86.
[xi] Geneviève Zarate, Représentations de l’étranger et
didactique des langues, Didier, Paris, 1993.
[xii] L’identité de la France, Flammarion, Paris, 1990.
[xiii] Cf. Louis Porcher, Intervention au séminaire “Frontières
culturelles et diffusion des langues: quels enjeux éducatifs?”, ENS de
Fontenay/ Saint-Cloud, 1996.