SEMIOTIQUE ET INTERPRETATION
(FRAGMENTS)
Ivan Almeida
…La théorie narative démonte et met en scène la
construction sémiotique des objets de savoir d'après la structure du contrat
catégorisant, de la sanction ou reconnaissance algorithmique et de renonciation
référentielle, qui sont en même temps les paliers de toute activité interprétative.
Interprétation catégorisante, interprétation
algorithmique et interprétation réjérentielle deviennent des catégories
applicables à la dimension interprétative de tout discours, y compris celui de
la pratique sémiotique elle-même, dans l'échelonnement des ses trois moments
essentiels: le moment descriptif, le moment explicatif et le moment
interprétatif proprement dit (Ladrière 1973: 161-197). C'est ce qui tâchera
d'être montré dans les pages qui suivent.
1. Décrire
La première opération interprétative du
métalangage sémiotique, correspondant à l'interprétation appelée plus haut
«catégorisante», s'actualise dans la démarche descriptive (ou re-descriptive)
propre à toute grammaire. Elle consiste, comme le terme l'indique, à re-décrire
ou transposer les contenus d'un discours narratif en termes de catégories
propres à la théorie sémiotique. C'est le premier pas de toute discipline
formalisante.
Les traits interprétatifs de cette opération sont
communs à toutes le sciences dites «humaine», dans la mesure où elles
commencent par transcrire les significations en termes de paquets de relations.
Le résultat est un type de modèle, que G.-G. Granger appelle «modèles cybernétiques»
ou «à boucle de régulation» (cf. Granger 1976: 153). Leur caractéristique est
de superposer au schéma de stricte formalisation un autre circuit contenant une
certaine information sémantique qui régule en retour la fidélité du formalisme
à la charge signifiante contenue par la source ou langage-objet.
Pour cette raison, la construction de modèles
sémiotiques est très spéci-fiquemente interprétative car, la formalisation
étant toujours incomplète, sous peine de laisser échapper définitivement la
signification qu'elle est censée décrire, le résultat est en quelque sorte la
recatégorisation d'un language dans un autre plus pauvrement sémantisé.
Cette recatégorisation garde une certaine parenté
avec les conditions du contrat narratif et, quelque part, présuppose
^assujettissement» du discours aux contraintes de la théorie sémiotique qui le
fera résonner selon la nature de son propre instrument.
2. Expliquer
La deuxième opération de la sémiotique à l'égard
de son objet correspond à l'interprétation «algorithmique». Expliquer, c'est
trouver le «des-sin» structural de ja signifiance établi dans le jeu de
contraintes d'un discours individuel. Il s'agit d'un Interprétant dynamique ou
algorithmique car le sens est envisagé comme transformation, c'est-à-dire
comme variance: à l'intérieur d'un modèle, un signe renvoie toujours à un autre
signe, jamais à un réfèrent. La théorie structurale a créé un cadre de lecture
(le système d'oppositions, d'équivalences, de transformations) du renvoi
modelant des signes, qui définit le sens comme écart dynamique.
Si la description consiste dans la réduction d'une
performance discursive à un code, l'explication est la réorganisation
individuante de ces éléments du code, en vue de composer un simulacre formel du
fonctionnement de «ce» discours qu'on prend en considération. On peut décider
que toute ville est composée d'un nombre restreint d'éléments récursifs (place,
rue, habitation, lieu de culte , administration, parc, commerce, etc...) :
décrire une ville consistera alors à réduire la diversité de tout son paysage
à ces quelques éléments qui constituent quelque chose comme le «lexique» et la
«syntaxe» urbaines; cependant, expliquer Venise, Bruxelles ou Cordoue, c'est
tenter de saisir le dynamisme structurant, unique à chacune d'elles, qui
groupant ces éléments d'une forme inédite, «définit» la ville en termes de
grammaire urbaine. L'explication sémiotique d'un texte est de la même nature.
Après avoir «réduit» celui-ci à une série de catégories métalinguistiques, et
sans sortir des contraintes immanentes de ces catégories, il s'agit de les
organiser autour du «geste» individuel qui leur donne une cohérence unique,
propre au texte en question.
Passer de la description à l'explication, c'est
passer de l'universalité des structures à l'instance individuelle de
structuration, c'est récupérer en termes de «sens» (comme on parle du «sens»
d'une rue), ce qu'on a décrit en termes de «forme».
Cette identification de la parole à un «geste»
structurant est empruntée ici à la philosophie de M. Merleau-Ponty. Ce que ce
geste produit, c'est, selon une expression que celui-ci reprend d'A. Malraux,
une «déformation cohérente» d'éléments linguistiques disponibles
(Merleau-Ponty 1960: 114). Et le «sens» de ce geste ne correspond à rien qui
puisse se trouver «derrière lui», il s'identifie à la structuration inédite
qu'il «dessine» en s'exerçant. «Le geste linguistique comme tous les autres,
dessine lui-même son sens. (...) Et le sens de la parole n'est rien d'autre
que la façon dont elle manie ce monde linguistique ou dont elle module sur ce
clavier des significations acquises»
(Merleau-Ponty 1945: 217).
La recomposition structurelle du sens textuel
conçue comme un geste, constitue un signe interprétant de la 2e catégorie —
dynamique ou algorithmique — car il se joue dans les influences réciproques des
signes à l'intérieur du corpus, pour réussir à se signifier par recoupement,
transformation et différence.
3. Interpréter (sémiotique et herméneutique)
La trois,ifone opération semiotique reproduit le
fonctionnement de l'Interprétant final de Peirce. Comme chaque fois qu'il
s'agit d'une troisième tiercéité, on l'appellera interprétation «proprement
dite». Le rapport dont elle rend compte est celui qui s'établit entre deux
signes complexes ou entre deux systèmes. Dans toute démarche formalisante,
l'interprétation proprement dite est l'instance qui associe les énoncés d'un
système à des énoncés relatifs à un monde extérieur. Il s'agit donc, selon
notre terminologie, de l'interprétation référentielle.
Comment la sémiotique structurale se
comporte-t-elle par rapport au plan de la référence? C'est là, me semble-t-il,
le point où la distinction entre interprétation sémiotique et interprétation
herméneutique se fait pertinente. Les interprétations non-terminales peuvent
être communes, en tant que paliers intermédiaires, aux deux points de vue —
cette affirmation sera illustrée dans le paragraphe suivant — mais la notion
d'Interprétant final et de référence se conçoit différemment selon qu'il
s'intègre à la philosophie herméneutique ou à la théorie sémiotique.
Pour l'herméneutique, l'interprétation
référentielle est l'acte par lequel le sujet pensant et désirant s'approprie le
«monde» déployé par le sé-mantisme du texte. Pour la sémiotique, en revanche,
il s'agit de repérer — selon la définition d'Interprétant final citée dans le §
2.2. — et de préciser le rapport entre la relation d'un Representamen à son
Objet et la manière dont il tend à représenter cette relation. Cette
«'manière», une fois extrapolée, constituera une sorte de substitut formel du
réfé-rent.
Autrement dit, tandis que l'herméneutique conçoit
l'interprétation référentielle comme un projet existentiel d'appropriation
d'un «monde» habitable déployé par le texte, pour la sémiotique il s'agit du
repérage et de l'extrapolation formelle d'une «manière» inter textuelle de
signifier.
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