NIVEAUX” SEMIOTIQUES

DU DISCOURS PHILOSOPHIQUE

 

 

 

Viorel  Guliciuc

 

 

            Abstract. Based on the Eco’s idea of distinct areas of the semiosis, it seems interesting to expand this suggestion for the semiotical analysis of the philosophical discourse, semiotically understood as a distinct object. In this way we can deploy new levels and horizons of the semiosis, more appropriate for a specific analysis of a particular philosophical object (semiotically understood). The result can be, ad libidum, a cosmological approach of the semiosis itself.

 

 

 

Dans son Traité de sémiotique généralei, Umberto Eco reprend l’idée de la parcellisation de l’univers sémiotique, ainsi que l’idée d’une échelle de la gradation des objets sémiotiques (formulés en Struttura assente).  Ces idées sont particulièrement importantes pour cet approche, parce qu’elles sont directement reliées à l’hypothèse du caractère ‘cosmologique’, structuré, de l’univers et de son expansion.

En suivant cette hypothèse jusqu’au but, on pourra obtenir finalement une classification complexe des espèces d’objets sémiotiques, en fonction de leur nature (discursives, non-discursives), ainsi qu’en fonction du domaine où ils appartiennent (philosophie, science, et ainsi de suite). 

Cette classification est non seulement en accord relatif (surtout dans le périmètre discursif du philosophique) avec la classification des types majeurs de discours proposée par Morris, mais elle représente un prolongement de celle-ci dans la direction des nouvelles discriminations entre les différents type d’objets sémiotiques spécifiques du philosophique. 

La ‘parcellisation’ du sémiotique peut opérer suivant ‘l’horizontale’ ainsi que ‘la verticale’, car le concept de ‘sémiotique structurale’ (déductive) semble être permissif, par rapport à la discrimination entre les objets sémiotiques simples, complexes et/ou très complexes.ii

 

Il est toujours à remarquer le fait que le ‘discours’ parait s’imposer difficilement à l’attention des sémioticiens en tant qu’objet sémiotique différant du ‘texte’.  Mais en plus, la plupart des approches continuent de discuter de discursivité / discours comme la base de la constitution d’un texteiii et non pas le contraire.  On continue la perspective dans laquelle tout message écrit est un texte [3:133], ce qui ne parait ni suffisant ni très exact, au moment où la complexité du message dépend de la nature de ce que l’on transmet : un mot, une proposition, une phrase, un texte, un discours, etc.

Bien qu’on n’ait pas encore arrivé à éclairer les rapports entre la ‘proposition’ et/ou la ‘phrase’ – en tant que ‘objets sémiotiques’ – et ‘texte’iv, les chercheurs dans le domaine semblent tomber généralement d’accord avec le fait que le ‘texte’ est un objet sémiotique distinctv, en consonance avec le déplacement de l’intérêt théorique, en sémiotique, vers les macro-unités discursivesvi.

De la même façon qu’il existe, dans le tableau périodique des élément chimiques, de l’espace vide à remplir avec des nouvelles éléments, on assiste dans le tableau des éléments de la sémiose et l’on assistera à la découverte et l’acceptation des nouveaux ‘objets sémiotiques’.

 

L’écart entre la ‘phrase’ et la ‘littérature’, par exemple, a imposé finalement l’acceptation du ‘texte’ comme objet sémiotique distinct.  L’étude de celui-ci en tant que ‘objet sémiotique’ – depuis 1969 [5:5-7], mais il n’a formé son propre modèle sémiotique que plus tard [5:34-42] – précisément au moment où les différences sémiotiques entre la littérature et le texte [5:8-9] ne pouvaient plus être ignorées.  Après avoir constaté que l’écart entre ‘la phrase’ et ‘la littérature’ est trop important pour que l’on puisse prétendre, avec des arguments suffisants, que ‘la littérature’ est directement engendrée et constituée d’ensembles de ‘phrases’, on est arrivé, de nos jours, à considérer que l’écart entre ‘le texte’ et ‘la littérature’, à son tour, est trop important pour que l’on puisse affirmer que toute ‘littérature’ n’est composée, directement et irréductiblement, que de ‘textes’.

Si la textualité est ce qui est caractéristique pour tous les textes [5:42], il en résulte que la ‘discursivité’ est ce qui est caractéristique pour tous les discours.  Versus Plett [5:42], le texte ne se disperse pas à un niveau supérieur, appelé ‘anthropologique’, mais dans le ‘discours’.  En plus, l’échelle même de la gradation des objets sémiotiques semble à s’enrichir avec des nouveaux éléments, dans la mesure où l’on accepte, en principe, l’hypothèse conformément à laquelle le discours, à son tour, se disperse dans ‘l’œuvre’vii, l’œuvre dans la ‘littérature’viii, la littérature dans ‘l’épistème’ix, pour que finalement l’épistème se disperse dans le niveau ‘anthropologique’.  Si dans le cas des autres domaine de la réflexion cette perspective est toujours amendable, sinon même critiquable, dans la philosophie, elle parait correspondre à une réalité qui reste difficile à contester, d’autant plus que la structure de l’univers sémiotique du ‘philosophique’ est plus ‘fort’ que celui des autres domaines.

Le ‘discours’ est donc cet ‘objet sémiotique’ distinct, qui ‘remplit’ l’espace vide entre le ‘texte philosophique et la ‘littérature philosophique’.

 

Dans ce contexte, il ne semble pas inaccoutumé d’avancer l’idée que la sémiosis – dans le domaine du philosophique, au moins – est un univers à plusieurs niveaux, et de la mettre en relation avec l’hypothes de la possibilité d’étudier le sémiotique de manière quasi-mendéleievienne.

En tant qu’univers à plusieurs niveaux – dans la philosophie, au moins – la sémiosis parait s’organiser sur 3 paliers: l’infralinguistique (le ‘mot’), le linguistique (la ‘proposition’, la ‘phrase’ – ou, pour les deux et plus précisément, ‘l’énoncé’ – ainsi que le ‘texte’) et finalement, le translinguistique (le ‘discours’, ‘l’œuvre’, la ‘littérature’, ‘l’épistème’).

L’accroissement progressif du degré de complexité ne permet pas, pourtant, de réduire les niveaux ‘supérieurs’ à des niveaux ‘inférieurs’, mais seulement une coordination réciproque pour l’achèvement de la création et de la transmission des significations philosophiques.  Yvon Belaval avait raison d’écrire, il y a plus de 45 ans, qu’«on ne pense pas en ‘mots’, mais en ‘phrases’  et c’est pour cela que la clarté [de la pensée] ne se propage pas de l’élément à l’entier, mais elle se déroule de l’entier vers l’élément»x.

 

Dans cette perspective, l’étude sémiotique structurelle et par niveau, du discours philosophique, réclame la discrimination en trois parties – conformément aux trois niveaux de l’univers sémiotique du discours philosophique – c’est-à-dire: la sémiosis structurelle du niveaux infra-linguistique, celle du niveau linguistique et celle du niveau translinguistique du philosophique.  En plus, en paraphrasant Gérard Genot, d’après qui la communication textuelle peut être mieux étudiée là où elle a l’aspect d’un conflit, d’un débat ou d’un jeuxi, la communication discursive – par discours – peut être étudiée le plus efficacement dans le cas du discours philosophique précisément, car il a, plus que d’autres types de discours, la caractéristiques d’un jeu, d’un débat, ou/et d’un conflit.

 

Lors de cette tentative, ils pourraient servir de guides, d’abord ceux qui ont déjà approché certains aspects de a problématique susmentionnée. 

Ainsi, les efforts de Yvon Belaval ou ceux de Ioan Oprea pourraient représenter un bénéfice réel pour la recherche de la spécificité des concepts philosophiques, de la terminologie philosophique.

Les efforts de Filippo Costaxii ou de Roland Posnerxiii pourraient guider l’exploration sémiotique de la ‘proposition’ ou de la ‘phrase’ philosophique (plus exactement, de ‘l’énoncé philosophique’).

A son tour, le niveau de la textualité philosophique pourrait être approché à partir d’une adaptation de la recherche qu’a fait Heinrich F. Plett sur la ‘textualité’ littéraire ou à certains résultats des recherches d’Ivan Almeida sur la textualité philosophique abductive.

Finalement, le niveau du discours philosophique pourrait être exploré dans une perspective inédite qui propose l’emploi tant de certains des propos de Ch. Morrisxiv, que des autres auteurs, tels que Paul Ricoeurxv, Gilles Gaston Grangerxvi, Filippo Costa, Gérard Maingueneauxvii, Gabriel Liiceanuxviii, et d’autres.

 

Les résultats d’une telle tentative seraient peut-être capables de souligner non seulement les ressemblances mais aussi les différences qui font que les différents types ‘d’objets sémiotiques’ philosophiques soient si spécifiques du point de vue sémiotique structurel (déductif) (sans pouvoir accéder, de cette manière, au statut d’approches exhaustives de la problématique).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTES:

 

i.  (a) Ed. Stiintifica si Enciclopedica, Bucuresti, 1982, pp. 13-45.  Le problème est repris dans (b) Limitele interpretarii (Les limites de l’interprétation), Ed. Pontica, Constanta, 1996, pp. 13-14.

ii.  (a) Il est à noter que, en ce qui suit, le syntagme ‘niveaux du discours philosophique’ ne couvrira pas quelque chose qui soit, dans le plan discursif, pareil à ce que Ph. Sollers visait en tant que niveaux (sémantiques) du texte.  Ainsi, comme on le sait, il propose les niveaux sémantiques suivants pour un texte moderne: l’écriture, l’intertextualité, le niveau superficiel et le niveau méta-textuel.   Cf. Nivelurile semantice ale unui text modern (Les niveaux sémantiques d’un texte moderne) dans l’anthologie Pentru o teorie a textului (Pour une théorie du texte), Ed. Univers, Bucuresti, 1980, p. 281.  Cf. également (b) Traian Dinorel Stanciulescu, Miturile creatiei.  Lecturi semiotice (Les mythes de la création.  Lectures sémiotiques).  Ed. Performantica, Iasi, 1995, p. 61.

iii. Pour en donner un seul exemple, rappelons l’avis de Paul Schveiger, dans Introducere in semiotica.  Puncte de vedere (Introduction à la sémiotique.  Points de vue), Ed. Univers, Bucuresti, 1984, p. 149.

iv. Ainsi qu’il montre, Emanuel Vasiliu, dans Introducere in teoria textului (Introduction à la théorie du texte), Ed. Stiintifica, Bucuresti, 1990, pp. 14 sqq.

v. Cf. Heinrich F. Plett, Stiinta textului si analiza de text.  Semiotica, lingvistica, retorica (La science du texte et l’analyse de texte.  Sémiotique, linguistique, rhétorique), Ed. Univers, Bucuresti, 1983, pp. 34-37.

vi. Comme le montre, indirectement, Petru Ioan, par ses observations et suggestions, dans son ouvrage Orizonturi logice. Deschideri si resemnificari in universul actual al formalismelor (Des horizons logiques. Ouvertures et résignifications dans l’univers actuel des formalismes), Ed. Didactica si Pedagogica, Bucuresti, 1995, pp. 139-141.

vii. Ici, l’œuvre philosophique d’un penseur, en tant qu’ensemble des discours (comme ensembles de textes), des grandes idées des sa création.

viii. Au sens d’ensemble des discours coordonnés des représentants d’un courant de pensée ou des ouvrages sur un certain méta-thème – par exemple, la société (la philosophie sociale).

ix. Au sens employé par Nina Ivanciu, dans Epistema si receptare (Epistème et réception), Ed. Univers, Bucuresti, 1988, pp. 15-52.

x. Les philosophes et leur langage, Gallimard, Paris, 1952, p. 137.

xi. Sémiotique des stratégies textuelles, dans Documents de travail et pré-publications, no. 32/1974, série B, Centro Internazionale di semiotica e di Linguistica, Urbino, p. 7.

xi. Strutura e genesi dell’enunciato filosofico, E.T.S., Pisa, 1996.

xii. Charles Morris et la fondementation comportementale-théorique de la sémiotique ; dans Semnificatie si comunicare in lumea contemporana (La signification et la communication dans le monde contemporain), 1985 (sous la coordonnation de Solomon Marcus), Ed. Politica, Bucuresti.

xiv. Dans Writings on the General Theory of Signs (Ecrits sur la théorie générale des signes), Mouton & Publishers, Paris, Hague, 1971, (ed. Th. Sebeock).

xv. Metafora vie (La métaphore vivante), Ed.Univers, Bucuresti, 1984.

xvii. Gilles-Gaston Granger, Pour la connaissance philosophique, Editions Odile Jacob, Paris, 1988.

xvii. Genèses du Discours, Pierre Mardaga Editeur, Bruxelles, 1992.

xviii. Cearta cu filosofia (La querelle avec la philosophie), Ed. Humanitas, Bucuresti, 1992.